La Gazelle

Le maître avait fait résonner la conque de larnbi très loin sur la plantation. Et chacun savait, en accourant à cet appel, qu'il pouvait faire partie de ce lot de misérables qui quitteraient bientôt le domaine, pour soulager la bourse du Sieur de Labèque d'une dette contractée auprès de ses pairs. Lucie se déchargea promptement de sa jarre d'eau quelle portait altièrement sur une torche nouée sur sa tête. Elle s'en revenait de la rivière où elle avait puisé l'eau nécessaire aux ablutions de sa maîtresse.

Un œil embusqué dans les halliers aurait du mal à concevoir que cette créature gracile et d'apparence si fière fît partie des possessions d'un autre être humain au même titre que ses mulets, ses casseroles ou sa terre. Les longues jambes musclées parcouraient agilement le chemin, évitant les cailloux tranchants et les piquants qui pouvaient causer de longues estafilades sur la peau noire sans cesse exposée.

Les seize ans de Lucie ceignaient solidement son corps harmonieux habitué à travailler au grand air, et sa simple robe de cotonnade ne suffisait pas à la rendre laide.

Avec soin, sa mère Hélène lui avait lustré les cheveux à l'huile d'hibiscus et les nattes auréolaient le fin visage qu'elle avait hérité de son père, un Peule venu en Martinique dans la cale d'un bateau négrier. Lucie semblait comme déposée au monde en défi à l'imperfection, la fadeur, la médiocrité.

La jeune fille détestait cet appel. Elle avait vu partir Georges, celui qui fécondait la vanille odorante, tandis que son enfant et sa compagne hurlaient une déchirure qui ne se réparerait pas. Ce même chant de mort l'avait appelé à venir voir Codou, son propre père amarré à un sinistre poteau où il avait été fouetté à mort pour avoir osé fuir dans les bois dans l'espoir de rejoindre les rangs maudits des marrons.

Elle arriva essoufflée devant la maison du maître qui proférait déjà la nouvelle liste des sacrifiés. Le maître, à vrai dire, avait quelque mal à croiser les regards fermés qui lui faisaient face, lui qui les maltraitait à peine.

Lorsqu'il désigna Lucie, une plainte involontaire s'échappa de la poitrine de la malheureuse qui s'effondra dans la poussière. A ce moment précis, elle détestait le dieu qui la séparait ainsi de l'endroit où elle était née, pour la livrer, à l'orée de sa vie, aux mains d'un maître inconnu, dans une plantation dont elle ne reconnaîtrait, ni les odeurs, ni les bruits. La maîtresse disait que son dieu avait voulu que les noirs fussent traités ainsi parce qu'ils avaient la couleur du mal et que c'était une manière pour eux - Dieu soit loué ! - d’avoir part au Paradis des Blancs.

- " Debolobo !" hurlait Hélène qui la releva et la conduisit dans leur case. C'était la première fois que la mère prononçait devant d'autres le prénom que les ancêtres auraient pu choisir pour sa fille, si cette dernière était née en terre africaine. La mère nettoyait la fille de la poussière qui la souillait, et ses lèvres tremblaient une chanson gutturale. Cette chanson parlait d'une gazelle courant, libre, dans la brousse, jusqu'à ce que des chasseurs vinssent pour l'abattre. "Pourquoi ?" disait la chanson...

Quand le maître l'avait violée près de la rivière, Débolobo avait cru qu'elle ne pourrait plus ressentir un tel émiettement de sa personne.

Et pourtant, là tu tombes en miettes Débolobo, Et comment pourrais tu te reconstituer Débolobo dont le nom signifie femme parfaite, sereine, puisque toi même Débolobo seras dispersée au loin !

Le maître leur avait demandé de rassembler leurs maigres hardes parcequ'ils partiraient le lendemain.

 

Débolobo jeta un dernier regard à sa mère endormie et, ouvrant délicatement la porte de la case, elle se fondit dans la nuit.

La fugitive marcha avec précaution d'abord, attentive à n'alerter ni les hommes, ni les chiens qui la connaissaient bien puisqu'elle les avait nourris.

Bientôt, elle se mit à courir presque, le pied farouche, insensible. Alors qu'elle dépassait un gros papayer mâle, elle se sentit saisir par une main ferme et une voix dit : " Tais-toi Débolobo! C'est moi... "

Elle reconnut le vieil homme sans âge qui semblait être né avec la plantation.

"Oh Débolobo! Je te connais, c'est moi qui ai enterré ton cordon ombilical sous le gros fromager. C'est pour cela que tu es forte. Débolobo, fille de Codou, femme parfaite. Je connais tes yeux. J'ai vu quand la révolte a commencé à jaillir dans tes yeux, dans ta démarche, dans ton chant. Je savais qu'un jour tu chercherais à fuir dans le grand bois. Débolobo... "

Il lui donna une peau de cabri sur laquelle il avait tracé au charbon, un plan qui lui permettrait de trouver le camp des marrons.

"Maintenant sauve toi, petite femme, l'aube ne t'attendra pas et les chiens auront tôt fait de retrouver ta trace. Cours Débolobo, sois comme la gazelle."

Elle reprit sa course, ombre dans la nuit, lune sous la lune.

Va Débolobo. Fonce Débolobo.

Et elle n'avait pas peur car elle était au fond de son âme de ceux qui préfèrent vivre libres, même parias ou mourir tête haute et sans un cri, plutôt que de ravaler leur amertume, jour après jour, attendant que le dieu des oppresseurs finisse par oublier la peau du mal, l'épaisseur des traits et les cheveux crépus pour ouvrir, enfin, les portes d'un paradis.

Nouvelle écrite par : Marc Caroline, Alger Cindy, Coco Christelle, Amalthée Axelle, Arrondel Katia, Capro-Placide Fulla, Zaïre Hyout, Pollux Cyril, Prudent Gabrielle, Corinthe Murièle,
élèves de la 3°1 du Collège de Saint-Esprit,
sous la direction de Mme Saint-Albin Marie-Kristine, professeur de français.