
...BIENTOT, UNE EXPLOITATION PEDAGOGIQUE DES TEXTES A VOTRE DISPOSITION...

La mort d'après Balzac
Je veux mes filles ! je les ai faites ! elles sont à moi ! dit-il en se dressant
sur son séant, en montrant à Eugène une tête dont les
cheveux blancs étaient épars et qui menaçait par tout ce qui
pouvait exprimer la menace.
- Allons, lui dit Eugène, recouchez-vous mon bon père Goriot, je vais leur écrire. Aussitôt que Bianchon sera de retour, j'irai si elles ne viennent pas.
- Si elles ne viennent pas ! répéta le vieillard en sanglotant. Mais je serai mort, mort dans un accès de rage, de rage ! La rage me gagne ! En ce moment je vois ma vie entière. Je suis dupe ! elles ne m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aimé ! celà est clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront tardé, moins elles se décideront à me faire cette joie. Je les connais. Elles n'ont jamais rien su deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort ; elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ôté du prix à tout ce que je faisais. Elles auraient demandé à me crever les yeux, je leur aurais dit : "Crevez-les !" Je suis trop bête. Elles croient que tous les pères sont comme le leur. Il faut toujours se faire valoir. Leurs enfants me vengeront. Mais c'est dans leur intérêt de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles compromettent leur agonie. Elles commettent tous les crimes en un seul. Mais allez donc, dites-leur donc que, ne pas venir, c'est un parricide ! Elles en ont assez commis sans ajouter celui-là. Criez donc comme moi : "Eh, Nasie ! Eh, Delphine ! Venez donc à votre père qui a été si bon pour vous et qui souffre !" Rien, personne. Mourrai-je donc comme un chien ? Voilà ma récompense, l'abandon. Ce sont des infâmes, des scélérates ; je les abomine, je les maudis ; je me relèverai, la nuit, de mon cercueil pour les remaudire, car, enfin, mes amis, ai-je tort ? elles se conduisent bien mal ! hein ? Qu'est-ce que je dis ? Ne m'avez-vous pas averti que Delphine est là ? C'est la meilleure des deux. Vous êtes mon fils, Eugène, vous ! aimez-la, soyez un père pour elle. L'autre est bien malheureuse. Et les fortunes ! Ah, mon Dieu ! J'expire, je souffre un peu trop ! Coupez-moi la tête, laissez-moi seulement le coeur.
- Christophe, allez chercher Bianchon, s'écria Eugène épouvanté du caractère que prenaient les plaintes et les cris du vieillard, et ramenez-moi un cabriolet.
- Je vais aller chercher vos filles, mon bon père Goriot, je vous les ramènerai.
- De force, de force ! Demandez la garde, la ligne, tout ! tout, dit-il en jetant à Eugène un dernier regard où brilla la raison. Dites au gouvernement, au procureur du roi, qu'on me les amène, je le veux !
- Mais vous les avez maudites.
- Qu'est-ce qui a dit cela ? repondit le vieillard stupéfait. Vous savez bien que je les aime, que je les adore ! Je suis guéri si je les vois... Allez, mon bon voisin, mon cher enfant, allez, vous êtes bon, vous ; je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien à vous donner que les bénédictions d'un mourant. Ah ! je voudrais au moins voir Delphine pour lui dire de m'acquitter envers vous. Si l'autre ne peut pas, amenez-moi celle-là. Dites-lui que vous ne l'aimerez plus si elle ne veut pas venir. Elle vous aime tant qu'elle viendra. A boire, les entrailles me brûlent ! Mettez-moi quelque chose sur la tête. La main de mes filles, ça me sauverait, je le sens... Mon Dieu ! qui refera leur fortune si je m'en vais ? Je veux aller à Odessa pour elles, à Odessa, y faire des pâtes.
- Buvez ceci, dit Eugène en soulevant le moribond et le prenant dans son bras gauche tandis que de l'autre il tenait une tasse pleine de tisane.
- Vous devez aimer votre père, votre mère, vous ! dit le vieillard en serrant de ses mains défaillantes la main d'Eugène. Comprenez-vous que je vais mourir sans les voir, mes filles ? Avoir soif toujours, et ne jamais boire, voilà comment j'ai vécu depuis dix ans... Mes deux gendres ont tué mes filles. Oui, je n'ai plus eu de filles après qu'elles ont été mariées. Pères, dites aux Chambres de faire une loi sur le mariage ! Enfin, ne mariez pas vos filles si vous les aimez. Le gendre est un scélérat qui gâte tout chez une fille, il souille tout. Plus de mariages ! C'est ce qui nous enlève nos filles, et nous ne les avons plus quand nous mourons. Faites une loi sur la mort des pères. C'est épouvantable ceci ! Vengeance ! Ce sont mes gendres qui les empêchent de venir. Tuez-les ! A mort le Restaud, à mort l'Alsacien, ils sont mes assassins ! La mort ou mes filles ! Ah ! c'est fini, je meurs sans elles ! Nasie, Fifine, allons, venez donc ! Votre papa sort...
- Mon bon père Goriot, calmez-vous, voyons, restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas.
- Ne pas les voir, voilà l'agonie !
- Vous allez les voir.
- Vrai ! cria le vieillard égaré.Oh ! les voir ! je vais les voir, entendre leur voix. Je mourrai heureux. Eh bien ! oui, je ne demande plus à vivre, je n'y tenais plus, les peines allaient croissant. Mais les voir, toucher leur robes, ah! rien que leurs robes, c'est bien peu ; mais que je sente quelque chose d'elles ! Faites-moi prendre les cheveux... veux..."
Il tomba la tête sur l'oreiller comme s'il recevait un coup de massue. Ses mains s'agitèrent sur la couverture comme pour prendre les cheveux de ses filles.
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La mort d'après Chateaubriand
La voix d'Atala s'éteignit ; les ombres de la mort se repandirent autour de ses yeux et
de sa bouche ; ses doigts errants cherchaient à toucher quelque chose ; elle conversait
tout bas avec des esprits invisibles.
Bientôt, faisant un effort, elle essaya, mais en vain, de détacher de son cou le petit crucifix ; elle me pria de le dénouer moi-même, et elle me dit : "Quand je te parlai pour la première fois, tu vis cette croix briller à la lueur du feu sur mon sein ; c'est le seul bien que possède Atala. Lopez, ton père et le mien, l'envoya à ma mère peu de jours après ma naissance. Reçois donc de moi cet héritage,ô mon frère, conserve-le en mémoire de mes malheurs. Tu auras recours à ce Dieu des infortunes dans les chagrins de ta vie. Chactas, j'ai une derniere prière à te faire. Ami, notre union aurait été courte sur la terre, mais il est après cette vie une plus longue vie. Qu'il serait affreux d'être séparée de toi pour jamais! Je ne fais que te devancer aujourd'hui, et je te vais attendre dans l'empire céleste. Si tu m'as aimée, fais-toi instruire dans la religion chrétienne, qui préparera notre réunion. Elle fait sous tes yeux un grand miracle, cette religion, puisqu'elle me rend capable de te quitter, sans mourir dans les angoisses du désespoir. Cependant, Chactas, je ne veux de toi qu'une simple promesse ; je sais trop ce qu'il en coûte, pour te demander un serment. Peut-être ce voeu te séparerait-il de quelque femme plus heureuse que moi... O ma mère! pardonne à ta fille. O Vierge! retenez votre courroux. Je retombe dans mes faiblesses, et je te dérobe,ô mon Dieu! des pensées qui ne devraient être que pour toi."
Navré de douleur, je promis à Atala d'embrasser un jour la religion chrétienne. A ce spectacle, le Solitaire, se levant d'un air inspiré et étendant les bras vers la voûte de la grotte : "Il est temps, s'écria-t-il, il est temps d'appeler Dieu ici!"
A peine a-t-il prononce ces mots, qu'une force surnaturelle me contraint de tomber è genoux et m'incline la tête au pied du lit d'Atala. Le prêtre ouvre un lieu secret où était enfermée une urne d'or couverte d'un voile de soie; il se prosterne et adore profondément. La grotte parut soudain illuminée; on entendit dans les airs les paroles des anges et les frémissements des harpes célestes; et lorsque le Solitaire tira le vase sacré de son tabernacle, je crus voir Dieu lui-même sortir du flanc de la montagne.
Le prêtre ouvrit le calice; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige, et s'approcha d'Atala en prononçant des mots mystérieux. Cette sainte avait les yeux levés au ciel, en extase. Toutes ses douleurs parurent suspendues, toute sa vie se rassembla sur sa bouche; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et vinrent avec respect chercher le Dieu caché sous le pain mystique. Ensuite le divin vieillard trempe un peu de coton dans une huile consacrée; il en frotte les tempes d'Atala, il regarde un moment la fille mourante, et tout à coup ces fortes paroles lui échappent : "Partez, âme mourante, allez rejoindre votre Créateur!" Relevant alors ma tête abattue, je m'écriai en regardant le vase où était l'huile sainte : "Mon père, ce remède rendra-t-il la vie à Atala? -Oui, mon fils, dit le vieillard en tombant dans mes bras, la vie éternelle!" Atala venait d'expirer.
François René de Chateaubriand, Atala (1801)
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Un instant, les bras de Porthos avaient plié mais l'hercule réunit toutes ses forces, et l'on vit les deux parois de cette prison dans laquelle il était enseveli s'écarter lentement et lui faire place. Un instant, il apparut dans cet encadrement de granit comme l'ange antique du chaos; mais en écartant les roches latérales, il ôta son point d'appui au monolithe qui pesait sur ses fortes épaules, et le monolithe, s'appuyant de tout son poids, précipita le géant sur les genoux. Les roches latérales, un instant écartées, se rapprochèrent et vinrent ajouter leur poids au poids primitif, qui eut suffi pour écraser dix hommes.
Le géant tomba sans crier à l'aide; il tomba en r§eacute;pondant à Aramis par des mots d'encouragement et d'espoir, car un instant, grâce au puissant arc-boutant de ses mains, il put croire que, comme Encelade, il secouerait ce triple poids. Mais, peu à peu, Aramis vit le bloc s'affaisser; les mains crispées un instant, les bras roidis par un dernier effort plièrent; les épaules tendues s'affaissèrent dechirées, et la roche continua de s'abaisser graduellement.
"Porthos! Porthos! criait Aramis en s'arrachant les cheveux, Porthos, où es-tu?
Parle!
-La! la! murmurait Porthos d'une voix qui s'éteignait; patience, patience!"
A peine acheva-t-il ce dernier mot : l'impulsion de la chute augmenta la pesanteur;
l'énorme roche s'abattit, press§eacute;e par les deux autres qui s'abattirent sur
elle, et engloutit Porthos dans un sépulcre de pierres brisées. En
entendant la voix expirante de son ami, Aramis avait sautée a terre. Deux des
Bretons le suivirent un levier à la main, un seul suffisant pour garder la barque. Les
derniers rôles du vaillant lutteur les guidèrent dans les décombres.
Aramis, étincelant, superbe, jeune comme à vingt ans, s'élança vers la
triple masse, et de ses mains délicates comme des mains de femme, leva par un
miracle de vigueur un coin de l'immense sépulcre de granit. Alors, il entrevit
dans les ténebres de cette fosse, l'oeil encore brillant de son ami à qui la
masse soulevée un instant venait de rendre la respiration. Aussitôt les deux hommes se
précipitèrent et se cramponnèrent au levier de fer, réunissant leur triple
effort, non pas pour le soulever, mais pour le maintenir. Tout fut inutile : les trois
hommes plièrent lentement avec des cris de douleur, et la rude voix de Porthos, les
voyant s'épuiser dans une lutte inutile, murmura d'un ton railleur ces mots
suprêmes venus jusqu'aux lèvres avec la suprême respiration :
"Trop lourd!"
Après quoi, l'oeil s'obscurcit et se ferma, le visage devient pâle, la main blanche, et
le Titan
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