RUY BLAS
RUY BLAS, d'une voix grave et basse
dernière scène
(Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et glacée, puis il tombe à deux genoux, l'oeil fixé à terre, comme s'il n'osait lever les yeux jusqu'à elle.)
Maintenant, madame, il faut que je vous dise. -Je n'approcherai pas.- Je parle avec franchise. Je ne suis point coupable autant que vous croyez. Je sens, ma trahison, comme vous la voyez, Doit vous paraître horrible. Oh! ce n'est pas facile À raconter. Pourtant, je n'ai pas l'âme vile, Je suis honnête au fond. -Cet amour m'a perdu.- Je ne me défends pas; je sais bien, j'aurais dû Trouver quelque moyen. La faute est consommée! -C'est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.
LA REINE
Monsieur...
RUY BLAS, toujours à genoux.
N'ayez pas peur. Je n'approcherai point. À votre Majesté je vais de point en point Tout dire. Oh! croyez-moi, je n'ai pas l'âme vile!- Aujourd'hui tout le jour j'ai couru par la ville Comme un fou. Bien souvent même on m'a regardé. Auprès de l'hôpital que vous avez fondé, J'ai senti vaguement, à travers mon délire, Une femme du peuple essuyer sans rien dire Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front. Ayez pitié de moi, mon Dieu! mon coeur se rompt!
LA REINE
Que voulez-vous?
RUY BLAS, joignant les mains.
Que vous me pardonniez, madame!
LA REINE
Jamais.
RUY BLAS,
Jamais!
(Il se lève et marche lentement vers la table.)
Bien sûr?
LA REINE
Non. Jamais!
RUY BLAS,
(Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d'un trait.)
Triste flamme, Éteins-toi!
LA REINE, se levant et courant vers lui.
Que fait-il?
RUY BLAS, posant la fiole.
Rien. Mes maux sont finis. Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis. Voilà tout.
LA REINE, éperdue.
Don César!
RUY BLAS,
Quand je pense, pauvre ange, Que vous m'avez aimé!
LA REINE,
Quel est ce filtre étrange? Qu'avez-vous fait? Dis-moi! réponds-moi! parle-moi! César! je te pardonne et t'aime, et je te crois!
RUY BLAS,
Je m'appelle Ruy Blas.
LA REINE, l'entourant de ses bras.
Ruy Blas, je vous pardonne! Mais qu'avez-vous fait là? Parle, je te l'ordonne! Ce n'est pas du poison, cette affreuse liqueur? Dis?
RUY BLAS,
Si! C'est du poison. Mais j'ai la joie au coeur.
(Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.)
Permettez, ô: mon Dieu, justice souveraine, Que ce pauvre laquais bénisse cette reine, Car elle a consolé mon coeur crucifié, Vivant par son amour, mourant par sa pitié!
LA REINE,
Du poison! Dieu! c'est moi qui l'ai tué! -Je t'aime! Si j'avais pardonné?...
RUY BLAS, défaillant.
J'aurais agi de même.
(Sa voix s'éteint. La reine le soutient dans ses bras.)
Je ne pouvais plus vivre. Adieu!
(Montrant la porte.)
Fuyez d'ici! -Tout restera secret. -Je meurs.
(Il tombe.)
LA REINE, se jetant sur son corps.
Ruy Blas!
RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.
Merci!