RUY BLAS

VICTOR HUGO

Ruy Blas est l'histoire d'une vengeance et d'un amour. Ruy Blas, le valet de don Salluste, est introduit à la cour d'Espagne, sous l'identité d'un noble, don César. Il doit servir les intérêts de son maître, disgracié par la Reine. Tout en s'élevant dans la hiérarchie politique, il gagne le coeur de la reine. Don Salluste voit dans cet amour l'occasion de la discréditer : à la scène 3 de l'acte V, il lui révèle la véritable identité de son amant et veut la faire connaître à la cour. Indigné de cet outrage, Ruy Blas le tue. Voici le dénouement de la pièce.

RUY BLAS, d'une voix grave et basse

dernière scène

(Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et glacée, puis il tombe à deux genoux, l'oeil fixé à terre, comme s'il n'osait lever les yeux jusqu'à elle.)


Maintenant, madame, il faut que je vous dise.

-Je n'approcherai pas.- Je parle avec franchise.

Je ne suis point coupable autant que vous croyez.

Je sens, ma trahison, comme vous la voyez,

Doit vous paraître horrible. Oh! ce n'est pas facile

À raconter. Pourtant, je n'ai pas l'âme vile,

Je suis honnête au fond. -Cet amour m'a perdu.-

Je ne me défends pas; je sais bien, j'aurais dû

Trouver quelque moyen. La faute est consommée!

-C'est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.

LA REINE

Monsieur...

RUY BLAS, toujours à genoux.

             N'ayez pas peur. Je n'approcherai point.

À votre Majesté je vais de point en point

Tout dire. Oh! croyez-moi, je n'ai pas l'âme vile!-

Aujourd'hui tout le jour j'ai couru par la ville

Comme un fou. Bien souvent même on m'a regardé.

Auprès de l'hôpital que vous avez fondé,

J'ai senti vaguement, à travers mon délire,

Une femme du peuple essuyer sans rien dire

Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front.

Ayez pitié de moi, mon Dieu! mon coeur se rompt!

LA REINE

Que voulez-vous?

RUY BLAS, joignant les mains.

                 Que vous me pardonniez, madame!

LA REINE

Jamais.

RUY BLAS,

         Jamais!

(Il se lève et marche lentement vers la table.)

                  Bien sûr?

LA REINE

                                Non. Jamais!

RUY BLAS,

(Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d'un trait.)

                                               Triste flamme,

Éteins-toi!

LA REINE, se levant et courant vers lui.

              Que fait-il?

RUY BLAS, posant la fiole.

                            Rien. Mes maux sont finis.

Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis.

Voilà tout.

LA REINE, éperdue.

             Don César!

RUY BLAS,

                         Quand je pense, pauvre ange,

Que vous m'avez aimé!

LA REINE,

                       Quel est ce filtre étrange?

Qu'avez-vous fait? Dis-moi! réponds-moi! parle-moi!

César! je te pardonne et t'aime, et je te crois!

RUY BLAS,

Je m'appelle Ruy Blas.

LA REINE, l'entourant de ses bras.

                       Ruy Blas, je vous pardonne!

Mais qu'avez-vous fait là? Parle, je te l'ordonne!

Ce n'est pas du poison, cette affreuse liqueur?

Dis?

RUY BLAS,

      Si! C'est du poison. Mais j'ai la joie au coeur.

(Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.)

Permettez, ô: mon Dieu, justice souveraine,

Que ce pauvre laquais bénisse cette reine,

Car elle a consolé mon coeur crucifié,

Vivant par son amour, mourant par sa pitié!

LA REINE,

Du poison! Dieu! c'est moi qui l'ai tué! -Je t'aime!

Si j'avais pardonné?...

RUY BLAS, défaillant.

                         J'aurais agi de même.

(Sa voix s'éteint. La reine le soutient dans ses bras.)

Je ne pouvais plus vivre. Adieu!

(Montrant la porte.)

                                  Fuyez d'ici!

-Tout restera secret. -Je meurs.

(Il tombe.)

LA REINE, se jetant sur son corps.

                                  Ruy Blas!

RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.

                                             Merci!
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Brigitte

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