PHEDRE

JEAN RACINE

Hippolyte, amant d'Aricie et fils de Thésée, est aimé de Phèdre, la seconde femme de Thésée. L'annonce du retour de Thésée, qu'on croyait mort, précipite l'action vers son dénouement : Hyppolyte est accusé par Phèdre de cet amour incestueux. Malgré ses explications, il ne parvient pas à convaincre son père de son innocence : Thésée, alors, appelle sur sa tête la malédiction de Neptune. Théramène fait ici le récit de sa mort. Il s'adresse à Thésée.





THÉRAMÈNE

À peine nous sortions des portes de Trézène, Il était sur son char. Ses gardes affligés Imitaient son silence, autour de lui rangés; Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes; Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes. Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix, L'oeil morne maintenant et la tête baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée. Un effroyable cri, sorti du fond des flots, Des airs en ce moment a troublé le repos; Et du sein de la terre une voix formidable Répond en gémissant à ce cri redoutable. Jusqu'au fond de nos coeurs notre sang s'est glacé; Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé. Cependant sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide; L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux, Parmi des flots d'écume, un monstre furieux. Son front large est orné de cornes menaçantes; Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes; Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux. Ses longs mugissement font trembler le rivage. Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage, La terre s'en émeut, l'air en est infecté, Le flot qui l'apporta recule épouvanté. Tout fuit ; et sans s'armer d'un courage inutile, Dans le temple voisin chacun cherche un asile. Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros, Arrête ses coursiers, saisit ses javelots, Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre, Il lui fait dans le flanc une large blessure. De rage et de douleur le monstre bondissant Vient aux pieds des chevaux tomber en rugissant, Se roule, et leur présente une gueule enflammée, Qui les couvre de feu, de sang et de fumée. La frayeur les emporte, et sourds à cette fois, Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix. En effort impuissants leur maître se consume; Ils rougissent le mors d'une sanglante écume. On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux, Un Dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux. À travers des rochers le peur les précipite. L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte Voit voler en éclats tout son char fracassé; Dans lesrênes lui-même il tombe embarrassé. Excusez ma douleur. Cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une source éternelle. J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris. Il veut les rappeler, et sa voix les effraie; Ils courent. Son corps n'est bientôt qu'une plaie. De nos cris douloureux la plaine retentit; Leur fougue impétueuse enfin se ralentit : Ils s'arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques Où des rois ses aïeux sont les froides reliques. J'y cours en soupirant, et sa garde me suit. De son généreux sang la trace nous conduit : Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes Portent de sescheveux les dépouilles sanglantes. J'arrive, je l'appelle, et me tendant la main Il ouvre un oeil mourant, qu'il referme soudain. "Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie. Prends soin après ma mort de la triste Aricie. Cher ami, si mon père un jour désabusé Plaint le malheur d'un fils faussement accusé, Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive, Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive, Qu'il lui rende..." À ce mot ce héros expiré N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré, Triste objet, où des Dieux triomphe la colère, Et que méconnaîtrait l'oeil même de son père. V, 6(vers 1498-1570)


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